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L’œil de Nelson

Je partage le Ministre !

TERRE d’élection de la marine à voile et de l’ivrognologie, Saint-Malo traduit son enthousiasme républicain dans l’accueil toujours festif et arrosé du Ministre du Dimanche. Et c’est dans ce temple de la pochetronerie que représente le plus obscur de tous les ténébreux estaminets au fond d’une sombre ruelle où les chiens les plus galeux ont peur de lever la patte que je retrouve mon inestimable ami le baron Iwann de Kerbistro. Bronzé, portant casquette d’amiral et blazer élimé d’où jaillit une menaçante pochette de soie rose, il ne décolère cependant pas.

« Ah ! Ministre, tu tombes bien, pose-toi là ! C’est l’été ! Holidays ! Qu’est-ce que ton gouvernement de traîne-savates a encore maquillé avec les Anglois ? Je les croyais en Brexit ces traîtres et voilà qu’ils déferlent par ferries entiers dans le port, bagnoles à l’envers, les gosses roux à foutre le feu aux cathédrales, ils sont brexités ou pas ?

— Cher baron, ce ne sont que des vacanciers innocents qui s’en viennent rougir et peler sur nos plages !

— Faudrait savoir, il y a ceux qui brexitent et ceux qui ne brexitent pas, on a le droit de savoir ici à Saint-Malo, on a leurs sales gueules en face depuis des siècles ! Les brexités, retour en Albion, à la rame, à la nage ou en pédalo ! Tu veux savoir ? On a pris les choses en mains nous, je veux dire la Confrérie Occulte des Corsaires Avinés, tu sais que j’en suis le Grand Ménestrel ?

— Je suis éclaboussé d’enthousiasme de l’apprendre…

— Ta gueule, c’est secret ! Viens, tu vas être content ! Tu vas voir comment on gère le Brexit ici…. Suis moi. »

Et je suivis donc mon baron de Kerbistro par les rues moites et les sombres quais du port jusqu’à une magnifique frégate corsaire du XVIIIème siècle, l’envoûtante Étoile du Roy qui dressait ses trois mats dans un ciel noir aussi glorieux que malouin. Trois coups suivis de deux sur la coque du bateau puis un sifflement nocturne. Une ombre revêtue d’une cape noire surgit alors du bastingage et abaissa silencieusement la coupée. Nous nous glissâmes à bord sans un mot, l’ombre se pencha vers le Grand Ménestrel et lui baisa la main. Prestement, je fus poussé vers une écoutille où je manquai me ratatiner.

« Nous y voilà, me chuchota mystérieusement Kerbistro. Mais avant d’aller au-delà, tu dois jurer sur l’œil de Nelson !

— Je n’ai jamais fait ça et j’ignore si je saurais…

— Tiens prends-ça dans ta main gauche, me dit-il en me tendant une grosse bille de verre, un calot qui vaut huit points dans les cours de récréation, et jure : « Je jure sur l’œil de Nelson que tout passe ou que je trépasse ! »

— La bille, c’est l’œil de Nelson ?

— Chipote pas et jure ! »

Je jurai, oui, je jurai sur l’œil de Nelson, oh, j’en ai bien honte aujourd’hui ! Je jurai et je craignis dès lors la terrible vengeance des Corsaires Avinés si je venais à trahir ce vil serment ! Reprenant sa bille, Iwann de Kerbistro me guida alors vers un raide escalier qui descendait dans les entrailles du navire. Puis, entre les hamacs où ronflaient de redoutables terreurs des mers, nous descendîmes encore et parvinrent à fond de cale. « Ah, Grand Ménestrel, vous voilà ! » murmura une voix grave qui semblait s’exhaler d’une silhouette hirsute et malodorante. Puis le fantôme s’effaça de devant la lourde porte en bois qu’il gardait et Kerbistro fit jouer une énorme clef dans la serrure. La porte s’ouvrit lentement dans une longue plainte aiguë qui me glaça le sang. Devant moi, éclairés par une faible lampe électrique, se tenaient une dizaine de personnes, hommes et femmes à moins que ce ne fut l’inverse. Le regard perdu, grelottant et parfaitement reconnaissables à la moustache et aux robes en toile de rideau, des Anglais qui semblaient se résigner à ce sort de prisonniers des corsaires malouins.

« T’emballe pas, tout est normal, ces gens vont très bien ! Isn’t it , ladies en gentlemen ? All is right ? Shut up, shut up !

— Qui sont ces gens, quel scandale, où suis-je, la gendarmerie, je veux mon lit, que faire, pourquoi, mais pourquoi ?

— Des Anglais, Ministre, rien que des Anglais, mais pas n’importe quel Anglais ! Prête attention : ces messieurs-dames sont d’authentiques brexités ! Are you brexiters or not ? Ils ont voté pour le Brexit, demande-leur, et ils ont l’audace de débarquer chez nous, la bouche en cul de poule à faire « th th », écœurant, non ? Tu as des nègres qui crèvent en tentant d’agripper l’Italie pour moins que ça ! Ils se croient tout permis mais nous, ici, on veille ! À chaque ferry, on se déguise en journaliste de BFM et on interroge quelques passagers, les robustes, les patibulaires, on choisit à la gueule, rien qu’à la gueule. Celui ou celle qui nous annonce qu’il a voté pour le Brexit, on le pousse à l’eau, plouf, un gars à nous le récupère et l’amène ici, bien au chaud. On les met à sécher et demain matin, l’Étoile Royale appareille pour une grande parade maritime à Plymouth avec sa jolie cargaison de brexités ! C’est pas formidable ça ! Tu vas voir qu’avant longtemps, ils vont le signer l’accord à Londres quand ils vont comprendre leur douleur ! Tu veux le Brexit ? Je te brexite ! »

Certes, en ces temps troublés où l’esprit flibustier conduit quelques professeurs aventureux à planquer des copies du bac sous une pile de linge à repasser, je devrais me féliciter de cette initiative diplomatique radicale qui, n’en doutons pas, est à même de résoudre notre amical différend avec les britanniques. J’en conçois cependant un vif ressentiment, réminiscence excessive sans doute d’un humanisme atavique dont on devrait sagement se départir dès lors qu’il s’agit des Anglais. Mais je ne peux rien dire, j’ai juré. « Que tout passe ou que je trépasse ! ». J’ai juré sur l’œil de Nelson !