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Les chiens du guet

Je partage le Ministre !

IL n’y a pas que le dimanche dans la vie d’un Ministre du Dimanche, il y a aussi les vacances et leurs lointaines pérégrinations qui m’ont transporté ces jours derniers dans la riante et thalassothérapeuthique cité de Saint-Malo. Dans le cadre du Grand Débat National, c’est dans l’un des estaminets nocturnes planqués derrière les remparts où coulent bières et whiskies celtiques au milieu des trognes égrillardes de corsaires ruinés que me fut révélée la personnalité du sieur Iwann de Kerbistro suite à la plus éblouissante éructation qu’il m’ait été donné d’applaudir dans ma longue carrière de pilier de bar.

Cet avertissement sonore n’était que le prélude à un exposé magistral asséné de la plus brillante manière :

« Moi, votre bordel de banlieue, je vous torche ça à l’ancienne ! On sait y faire à Saint-Malo ! On en a maté du sarrasin rétif et du nègre échappé de la plantation ! Tends l’oreille, Ministre, écoute bien, tu entends ? Les cloches, tu entends les cloches ? Tu crois que c’est l’heure parce qu’il est dix heures ? Tu te goures, il est dix heures mais tu te goures ! Tu crois que c’est la messe ? À cette heure ? Un malouin, il est en mer, à la messe ou au cabaret, c’est scientifique ! Tu vois bien qu’on est au cabaret, donc c’est pas la messe, logique, logiiique ! Beueurp… ah tu vois bien, c’est le cabaret ça, pas la messe, pas de doute, on est d’accord ? Alors c’est quoi ces cloches à dix heures, dis, Ministre, c’est quoi ? Je vais te le dire, c’est le couvre-feu, mon gars ! Me regarde pas comme si le baron de Kerbistro avait perdu le sens commun, le couvre-feu que je te dis. Et ça fait neuf-cents ans, tu sais compter ? neuf multiplié par cent, qu’on sonne le couvre-feu à Saint-Malo. Y a plus de couvre-feu, forcément, ha, ha, mais on continue de sonner le couvre-feu ! Et pourquoi nous à Saint-Malo, on a peur du couvre-feu ? On a peur, tu vois bien que ça nous rassure pas ces cloches, là encore, je vais te le dire, Ministre. Finis ton verre, ça me fout le vertige ton verre plein, c’est quoi ? Du Champomy ? C’est fort ce truc ? Oui, on a peur parce qu’avant, c’était au Moyen-Âge, mon ancêtre était même pas né, quand les cloches sonnaient le couvre-feu, on fermait les portes de la ville et on lâchait les chiens à l’extérieur, attention, pas des chihuahuas hein, des dogues un mètre quarante au garrot, de la bête de guerre, du saignant, les chiens du guet qu’on les appelait. Beurp… Le crétin qui traînait là pour chaparder les cargaisons de navires se faisait boulotter en moins de deux. Dissuasif, efficace. Pendant six-cents ans, on a fonctionné comme ça ici, Ministre, six multipliés par cent, tu vois le tableau ? On a arrêté ça un jour de 1770 quand un capitaine plus malin que les autres a fait le mur une nuit et s’est fait dévorer comme un poulet. Mais on a gardé les cloches ! Alors tu vois, dans tes banlieues, tes éducateurs, tes grands frères, tes bisounours dégoulinant de compassion gluante, je te les remplace par des clébards anthropophages moi, rien de moins, tout le monde chez soi ou gare aux fesses ! On fait sonner les cloches des églises ou même, soyons pas bégueules, celles des minarets ! Ça va les calmer direct tes brûleurs de bagnoles et tes caillasseurs de pompiers, retour aux traditions ! T’en penses quoi, Ministre ? »

Le Ministre interpellé contemplait le baron de Kerbistro, son œil vaseux qui luisait de vapeurs alcooliques et peinait à répondre à une suggestion aussi radicale mais pourtant tellement empreinte de cette nostalgie des bonnes vieilles traditions françaises dont la cruauté apparente ne parvient pas à masquer le caractère résolument opératif. Je promis d’étudier assidûment cette proposition novatrice, ce qui provoqua chez mon compère l’émission d’un ultime rot rugueux, vibrant et enthousiaste.