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Dieu manchot

Je partage le Ministre !

RÉSISTANT au désir frénétique de me mêler aux légèretés enthousiasmantes de ce dimanche médiéval parisien quoique mauresque, j’eus cependant envie de me confronter à un esprit de haute volée, à une vaste intelligence seule capable d’apporter du réconfort à l’homme parfois abattu devant les manifestations tapageuses des superstitions crédules et vociférantes de ses semblables et je me suis donc transporté dans l’Est parisien, au domicile de mon très cher ami Sarina, le manchot papou.

Les enfants étaient venus en nombre pour acclamer cette rencontre inopinée entre le manchot papou et le Ministre du Dimanche et je distribuais force anchois et sardines à ces braves petits Français qui, un jour si ce n’est demain, sauront se montrer reconnaissants de cette attention poissonneuse. Sarina, mon ami manchot papou, commença, selon l’usage, par déposer à mes pieds un caillou, politesse que je lui rendis avec déférence et nous fûmes ainsi bien un quart d’heure à faire assaut de courtoisie en constituant au pied de l’autre un joli tas de caillouxes.

Par un claquement de bec, Sarina ne me cacha pas qu’il s’inquiétait de ma mine déconfite et s’empressa dès lors d’éteindre le poste de télévision de sa grotte dont il devinait que les images d’actualité pouvaient être en relation avec mon air maussade. La grande sagesse du manchot papou, personne ne le conteste, réside dans sa conversation toute empreinte de sobriété antarctique et de philosophie hindoue : un caillou, trois claquements de bec, un ébouriffage de plumes, tout est dit.

Sarina se posta devant moi et me demanda par deux claquements de bec en si bémol et une plume hérissée nord-nord-ouest : « Si Dieu est le plus grand, montre le moi ! ». Et il déposa patiemment devant moi un caillou, puis deux, puis trois, la manœuvre durant le temps nécessaire à un manchot papou pour déposer douze caillouxes bien comptés dont un très joli et fort gros galet bien rond. Sarina me contempla et, tout en remuant la composition minérale avec son bec, me redemanda de deux plumes dressées sur les oreilles de lui montrer Dieu qui serait, selon les rumeurs parisiennes du jour, le plus grand. Je m’empressai de tendre la main vers le très joli et fort gros galet bien rond quand je m’avisai alors qu’il n’y avait plus douze mais onze caillouxes et que le très joli et fort gros galet bien rond avait disparu.

Le regard du manchot papou, vous pouvez en attester chaque jour avec votre compagnon domestique, sait demeurer parfaitement évasif et ne laisse sourdre aucune émotion visible. On ne peut y lire ni le bien ni le mal, ni la joie, ni la tristesse, l’œil du manchot papou est imperturbablement rond et n’est pas susceptible de modifier sa parfaite géométrie par l’effet d’une quelconque sollicitation affective. Sarina demeura imperméablement mutique face à mon désarroi puis, d’un coup de bec, il dégagea de sous ses fesses le très joli et fort gros galet bien rond qu’il poussa avec mépris sous mes yeux ébahis d’un tel prodige. Puis il se mit à danser en se dandinant autour du tas en battant l’air de ses nageoires et criait de tout son bec grand ouvert : « Le voilà ton Dieu ! Et j’en fais ce que j’en veux ! J’en fais ce que j’en veux ! »

La leçon de sagesse valait bien la bouteille de Champomy que nous sifflâmes en riant aux éclats, le manchot papou ne sachant rire qu’aux éclats. Mon chauffeur, qui élève des manchots papous dans sa baignoire, m’avait prévenu : « C’est pas demain qu’on verra un manchot papou se convertir. »