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Lunar Shoebox

Je partage le Ministre !

PAR tombereaux entiers, je reçois chaque semaine en qualité de Ministre du Dimanche des avalanches de courrier de la part de contribuables passifs et diserts. Je veux citer ici la lettre d’un de mes plus féaux correspondants traduisant un esprit d’altruisme confondant autant que d’audace technologique.

« Mon cher Ministre,

La Lune est depuis quelque mois l’objet de l’attention appuyée de nouveaux conquérants qui tendent à déployer sur notre sélénienne compagne sondes et autres ferrailles onéreuses dont l’utilité reste à démontrer. Le patriotisme de nations jadis méprisées les engagent à répandre le maigre argent épargné dans l’envoi sur la Lune de ces appareils propres à exalter la fierté cocardière des natifs indigents de ces contrées. La Lune est bonne fille et accepte sans barguigner qu’on lui dépose ainsi nos encombrants pour satisfaire notre amour-propre et j’ai donc conçu un projet populaire et ambitieux pour offrir à chacun, je veux dire à tout le monde, la possibilité d’assurer sa présence éternelle sur notre satellite de prédilection. Moyennant une contribution dérisoire dont le montant ferait mourir de rire un producteur de cinéma endetté, j’envisage de mettre en œuvre l’envoi massif de boîtes à chaussures lunaires. Sans dépenser outrageusement votre temps ministériel précieux, laissez-moi vous décrire le dispositif en quelques mots.

La boîte à chaussures lunaire ou Lunar Shoebox est une boîte à chaussures ordinaire en carton dans laquelle sont enfermés les souvenirs personnels de son propriétaire, des photos, des médailles saintes, une mèche de cheveux et surtout un smartphone chargé à bloc. La boîte est soigneusement refermée avec son couvercle scotché sur les quatre faces avec un puissant ruban adhésif. Placée dans la coiffe d’une fusée en compagnie d’une multitude d’autres Lunar Shoebox, l’ensemble est propulsé dans l’espace puis, une fois parvenu à bonne distance, catapulté vers la Lune qui sera atteinte par les boîtes en l’absence, comme on le sait, de résistance de l’air et de vents violents. Nos boîtes dégringolent donc paisiblement sur la Lune et, ô miracle technologique, le smartphone de chaque boîte préalablement programmé appelle le numéro de son propriétaire pour lui diffuser un message de bienvenue sur la Lune et lui permettre d’y faire entendre sa voix haut et fort sans que personne ne le contredise et tant que la batterie de l’appareil le permettra. Puis la voix lunaire s’éteindra faute d’énergie et notre astronaute en chambre pourra couler de vieux et heureux jours en songeant à la trace indélébile qu’il laissera sur la Lune pour les générations futures et ébaudies.

Cette perspective radicale de démocratisation spatiale nécessite, vous l’avez compris, une fusée Ariane rapide et puissante. Et c’est dans l’espoir, Cher Ministre, que vous aurez l’obligeance de m’en prêter deux ou trois que je me prosterne à vos pieds vénérés. Croyez bien que votre munificence ne s’adressera pas à un ingrat et que dans chaque fusée obligeamment mise à notre disposition, une Lunar Shoebox sera spécialement consacrée à la gloire du Ministère du Dimanche et de son titulaire.

Je vous prie de recevoir, Cher ministre, etc. »

Je ne demande pas mieux que d’accéder à cette demande somme toute raisonnable mais j’ai un doute affreux quant à mon pointilleux collègue écologico-climatique qui n’y verra peut-être qu’une pollution lunaire excessive et gratuite au regard d’un bien maigre bénéfice scientifique. Par ailleurs, considérant l’importance centrale de l’usage du smartphone dans cette généreuse entreprise, je m’interroge : mon correspondant a-t-il convenablement étudié si, sur la Lune, il y avait du réseau ?