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Rue de la Porte Griveaux

Je partage le Ministre !

Ma porte ! Tu te rends compte, ils ont défoncé ma porte ! C’est la République qu’ils ont défoncée ! » Ah, je l’entends encore au téléphone mon si cher collègue Griveaux, son indignation culminant au moment où il fut évacué par la cuisine du ministère et poussé incognito dans une charrette comme un vulgaire petit marquis au temps odieux de la populace triomphante et révolutionnaire.

J’aime autant vous dire que depuis ce samedi funeste, nous n’en menons pas large au Gouvernement et nous observons d’un œil inquiet la moindre vibration des chambranles lambrissés de nos palais ! Car, enfin, ce ne sont pas de petites portes achetées à vil prix dans une basse enseigne de bricolage où s’entassent les fumeurs de clopes chaque dimanche, que nenni, nos portes ministérielles sont de sacrées portes, hautes, épaisses et dont la magnifique solennité est propre à dissuader ordinairement le populo de seulement prétendre les franchir. Pour les ouvrir en temps normal, il convient de mobiliser au moins deux gendarmes assermentés et longuement entraînés en salle de musculation et là, un transpalette, un machin crasseux que l’on a jamais vu dans la cour d’un ministère, et la porte cède ! Une porte de la République ! Je voudrais vous croire aussi épouvanté par le naufrage démocratique que représente une porte gouvernementale enfoncée par un Fenwick que je le suis moi-même mais je sens chez vous comme un léger ricanement qui m’afflige.

Qu’importe, il ne sera pas dit que le Gouvernement demeurera insensible à la sauvagerie dont sont victimes nos portes et le Premier ministre m’a chargé ce matin d’une mission prioritaire visant à renforcer chez nos concitoyens la considération républicaine due aux portes officielles.

Constituant à l’évidence une insupportable incitation à la violence voire un cri de ralliement du terrorisme hexagonal, l’expression « Frapper avant d’entrer » est désormais interdite dans tous les lieux publics du territoire national. La mention « Entrez sans frapper » ne pourra être tolérée qu’à titre expérimental dans le département de Seine-Saint-Denis, dans le but de promouvoir l’usage de la langue française à des fins pacificatrices chez les populations primitives locales. Dans tous lieux publics dont l’entrée est qualifiée de libre, il sera apposé aux côtés du panneau interdisant du fumer et de la Déclaration des Droits de l’Homme, un nouveau panneau représentant un transpalette barré de rouge prohibant définitivement l’usage d’un tel véhicule dans l’enceinte d’un temple de la République.

En hommage au sacrifice déplorable de la noble porte du porte-parole du Gouvernement, les écoles de France sont invitées à organiser une séance de recueillement et de réflexion devant les portes des salles de classe ce qui aura pour indubitable effet de chasser de nos jeunes esprits les passions mauvaises qu’ils pourraient nourrir à l’égard de toute porte symbolisant l’autorité parisienne.

En accord avec la Mairie de Paris, la portion de la rue de Grenelle où se sont déroulés ces tragiques événements, sera dénommée « Rue de la Porte Griveaux » et inaugurée dans le prolongement de l’hommage national à la porte martyr qui se tiendra aux Invalides en présence des plus hautes portes du pays. La porte blasphémée et meurtrie sera exposée sur la place de la Concorde chaque premier samedi de l’année en souvenir ému et patriotique de la glorieuse mais vaine résistance qu’opposa l’immortelle porte à la horde motorisée et anti-française dont la haine des portes rappelle les heures les plus sombres de notre histoire des portes.