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Ribaudes à l’identique

Je partage le Ministre !

COMME on le sait, le très opportun incendie de Notre-Dame de Paris a permis de libérer des énergies financières jusqu’alors contenues dans quelques coffres-forts des Bahamas pour entamer ce que chacun trépignait de voir advenir enfin un jour de grand vent : la millénaire rénovation de ce capharnaüm moyenâgeux de chimères et autres croisées d’ogives. Miracle parmi les miracles, j’ai reçu ce matin des mains moites de ma factrice un pli exceptionnel retrouvé coincé entre deux soliveaux calcinés de la cathédrale et adressé en l’an de grâce 1261 au Sénéchal des Loisirs du Roy dont je suis, en mon illustre qualité de Ministre du Dimanche, l’obscur successeur comme nul ne l’ignore plus. J’ouvre donc ce pli encore cacheté et je le découvre avec vous, féales lectrices et féaux lecteurs.

« Sire Sénéchal des Loisirs du Roy,

bon paillard que suis-je onc ne fut plus entourbé de l’état calamiteux des bordels que notre bon évêque a voulu adjoindre à la neuve église cathédrale. Plus ne me gaudirais en ces antres crasseuses, embrenneuses et charogneuses tant que rats et cancrelats me disputeront les mamelles et les couillons sur la couche de mes catins. Emmi odeurs infestes ne peut aucun bon bourgeois se dilater le vit en bonne camaraderie avec la belle ribaude dévergoigneuse sans risquer de trépasser de peste nasale nonobstant les méchantes bestes qui courent en chausses et jupons. Suis très bon-chrétien et bon bourgeois de Paris humblement accoutumé dès l’aube aux trois offices laudes, sextes et vespres en l’église cathédrale ains qu’au délassement de ma chair après chacun et oyez comme sincère pécheur repenti je donne cinq deniers aux deux gueuses d’après laudes et vespres mais dix deniers à la catin d’après sexte quand j’ai communié dans le Saint Nom de notre Seigneur Jésus Christ. Si ne puis me ribauder la friquette en un bordel de bon aloi, aurais-je force d’âme pour entendre par trois fois le jour la louange du Seigneur ? Sire Sénéchal, oyez donc ma requête qu’en quelques jours vous mande d’astiquoiller, dévermifier et décrassir nos bons bordels cathédraux qui tant assoulagissent les bons gaultiers et damelots de Paris. Jointe à ma requête la belle bourse de cinquante écus pour servir à l’ouvrage mandé qu’en la forme première il fut bâti par notre bon évêque. Que Dieu vous garde.
Pinault, bourgeois qui vend du bois à Chaillot. »

Je reconnais que la bourse de cinquante écus annoncée n’était pas jointe à la missive dudit Pinault ce qui ne manquera pas d’être signalé avec sévérité à l’administration postale. Toutefois, chacun peut constater que je suis saisi à travers les siècles par un généreux mécène d’une requête légitime de restauration « en la forme première » des bordels qui jouxtaient à l’origine notre si martyrisée cathédrale. Les terribles circonstances actuelles me permettent de déférer favorablement à cette exigence en joignant aux projets ambitieux de reconstruction de Notre-Dame celui, désormais inséparable, des bordels de la cathédrale dont on devine ici qu’ils n’ont pas concourut pour rien dans l’assiduité des Parisiens aux œuvres de la foi. Les progrès considérables en matière d’hygiène publique rempliront d’une joie émerveillée quoique posthume les mânes du sieur Pinault. Je gage qu’un concours international avec les meilleurs spécialistes de Hambourg ou d’Amsterdam permettra de conférer à ces lieux de félicité retrouvée l’attractivité touristique qu’impose le déferlement prochain des masses olympiques.

Je puis le dire avec bien plus de force aujourd’hui qu’hier : grâce à l’initiative lascivement évergétique du sieur Pinault, la cathédrale est bel et bien sauvée !